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L’écriture « inclusive », qui envisage de favoriser l’égalité des sexes en réformant la langue, ne laisse personne indifférent. Mais de quoi s’agit-il, au juste ?

Le genre grammatical contribue-t-il à renforcer les stéréotypes ? Lorsqu’on enseigne que « le masculin l’emporte sur le féminin », suggère-t-on une hiérarchie entre hommes et femmes ?

C’est autour de ces questions brûlantes qu’est né le débat sur l’écriture inclusive. Généralement définie comme un « ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les hommes et les femmes », elle peut prendre de multiples formes et ne se résume donc pas au très controversé point médian.

Essayons d’y voir plus clair…

Poésies inédites de Mme Desbordes-Valmore. Paris : E. Dentu, 1860. Source : Gallica BnF
  

Féminisation des titres, fonctions ou métiers

Dans une circulaire du 21 novembre 2017, le gouvernement français défend une politique « éducative et culturelle » visant à lutter contre « les stéréotypes qui freinent le progrès vers une égalité plus réelle ».

Cela passe notamment par la féminisation de tous les titres, fonctions ou métiers : « la directrice », « la ministre », « l’auteure »…

Entamée dès la fin des années 1990, cette évolution reflète celle de la société actuelle, tout en renouant paradoxalement avec des conventions remontant au Moyen Âge. On parlait alors « d’inventeures » et de « mairesses ». L’histoire de la langue n’est pas si linéaire qu’on l’imagine.

Mots épicènes et double flexion

Ce même document officiel rappelle une particularité de la langue française qui est en réalité au cœur du débat : par convention, « le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes susceptibles de s’appliquer aussi bien aux femmes qu’aux hommes ». Autrement dit, les enseignantes sont des enseignants comme les autres lorsqu’on désigne l’ensemble de la profession.

Certains historiens et linguistes soulignent cependant que cette convention de masculin générique ne s’est imposée qu’à partir du XVIIe siècle et serait le reflet d’une vision souvent misogyne du monde. Ainsi, le grammairien Nicolas Beauzée écrivait-il encore en 1767 que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».

Grammaire générale, ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage par M. Beauzée. Source : Gallica BnF
   

Cependant, pour beaucoup de défenseurs du patrimoine historique et linguistique (le mot « défenseuse » peine à s’imposer hors du domaine sportif), la critique est disproportionnée. Ils soulignent qu’on ne doit pas mélanger le genre grammatical, le genre comme construction sociale et le sexe physiologique.

D’autre part, ils rappellent qu’il existe déjà des manières de contourner les marques de genre lorsqu’on le juge nécessaire.

Le gouvernement français conseille par exemple aux administrations d’effacer toute marque apparente d’une préférence dans leurs avis de recrutement en écrivant systématiquement « le candidat ou la candidate » : c’est ce qu’on appelle la « double flexion ».

L’utilisation de termes dits « épicènes », dont la forme ne varie pas selon le genre (diplomates, collègues etc.), est une solution encouragée notamment par l’Office québecois de la langue française ou le canton de Neuchâtel.

Accord avec l'adjectif le plus proche

Aux yeux des tenants de l’écriture inclusive, l’usage de mots épicènes ne règle pas la question de l’accord des adjectifs. Doit-on écrire « des diplomates nommés » ou « nommées » ?

Des chercheurs ont souligné que Racine, comme beaucoup de ses contemporains, accordait l’adjectif au substantif le plus proche (« ces trois jours et ces trois nuits entières », Athalie, 1691) : c’est la règle dite de « l’accord de proximité ».

Athalie, tragédie de Jean Racine : costume de Mademoiselle George. Source : Gallica BnF
   

Autre proposition : « l’accord par le nombre » permet de rétablir une certaine équité lorsque trois femmes et un seul homme sont désignés comme « compétents » au lieu de « compétentes ». Mais son application est malaisée : on ne sait pas toujours, lorsqu’on parle d’un groupe, s’il est constitué en majorité d’hommes ou de femmes.

Pronom neutre

La polémique est encore plus vive lorsque des réformes plus radicales sont proposées.

L’invention de pronoms indéterminés (iel pour combiner il et elle) ou l’utilisation du point médian pour marquer la diversité d’une catégorie (« les artisan∙e∙s et les commerçant∙e∙s ») sont des outils censés assurer la visibilité des femmes. Ils sont parfois adoptés dans les milieux universitaires et par quelques entreprises qui font figure d’exception.

Beaucoup y voient néanmoins une perte culturelle majeure, et certains enseignants et enseignantes sont soucieux de l’impact de ces règles complexes sur l’apprentissage de l’écriture par les plus jeunes. 

Pour l’Académie française, toute réforme radicale des règles de l’écriture néglige en outre « l’équilibre subtil » issu d’une évolution constante de la pratique et des règles du français. « L’écologie du verbe » est un processus au long cours, qui ne peut être remis en cause de manière arbitraire.

On notera pour finir que ces débats dépassent de loin le cadre de la francophonie. Souvent associés aux mouvements féministes nord-américains (alors que la syntaxe de l’anglais est moins fortement marquée par les effets du genre), ils ont aussi émergé dans des pays tels que l’Espagne ou l’Allemagne, dont la langue possède pourtant un genre neutre. Alors que les Allemands utilisent parfois l’astérisque pour inclure aussi les personnes dites « non-binaires » (« Kolleg*innen » pour « collègues »), la confédération helvète en a banni l’usage.

Il faut dire que des pays tels que la Suisse et des institutions telles que les Nations Unies rencontrent des contraintes propres aux pays et aux organisations multilingues, qui ne peuvent adopter de nouvelles pratiques en français sans affecter leurs autres langues officielles.

En conclusion...

Connaissez-vous le « principe du moindre effort » ? Ce dernier suit une loi universelle : les individus chercheraient à obtenir les meilleurs résultats en dépensant la plus petite quantité d’énergie possible.

En linguistique, le locuteur agirait donc de manière à se faire comprendre sans ambiguïté avec un minimum d’effort. Cela expliquerait pourquoi certaines paires de sons tendent à disparaître et pourquoi nous réduisons le nombre de syllabes en éliminant celles qui ne sont pas utiles afin d’être compris.

Sur la base de ce principe, une complexification de la langue pourrait contraster avec l’usage commun, qui tend plutôt à la simplification.

Seul l’avenir nous dira si les locuteurs auront accepté d’accomplir l’effort supplémentaire d’intégrer les éléments d’écriture inclusive dans leur pratique quotidienne de la langue !